Le bullying peut avoir des conséquences psychologiques à court et long terme tant sur les victimes que sur les agresseurs. Les victimes avancent que ce sont les insultes, les surnoms moqueurs, l'ostracisme qui sont les formes de bullying les plus douloureuses alors que lorsque l'on n'a pas été victime soi-même on a tendance à penser que ce sont les victimations physiques. Le problème des victimations indirectes, psychologiques et morales, repose sur la difficulté à les identifier et à les définir, alors que les coups sont plus facilement repérables. De plus, les victimes ont du mal à en parler et à comprendre pourquoi on s'en prend à elles :
" Quand je suis entré en 6ème, on s'en est pris à moi sans arrêt. Personne ne me parlait. Je n'avais rien fait de mal pourtant et je ne sais toujours pas pourquoi ils s'en sont pris à moi " Patrick, 12 ans.
" Quand je passe à côté d'eux, ils disent " quel con ce mec ", il y a même des filles qui me molardent dessus. Personne ne me parle de la journée. Je ne sais pas pourquoi, je ne leur ai rien fait. Avant, quand on m'embêtait, je leur rentrais dedans, mais eux, je n'ai même pas envie de le faire " Rémi, 12 ans.
L'isolement social est difficile à rompre. Comment aller dire à des enfants de 12 ans qu'ils " doivent " être copains avec l'élève concerné ? Les victimes sont diminuées, perdent confiance en elles et bien souvent culpabilisent. Elles ont peur de se faire traiter de " bébé " et des moqueries supplémentaires qui pourraient découler de toute plainte ou dénonciation de leur part :
" J'étais très triste, je ne voulais en parler à personne parce que j'avais peur que ce soit pire, après " Hayley, 14 ans.
Elles ont des difficultés à aller vers les autres et se replient sur elles-mêmes, difficultés de socialisation et d'intégration qui se poursuivent dans la vie adulte bien souvent. Leur travail scolaire pâti de la situation car elles ont du mal à se concentrer ce qui a pour conséquence des résultats en baisse (MELLOR, 1991) et parfois un décrochage scolaire voire une déscolarisation totale ou partielle. Ce sont des absentéistes notoires (REID, 1989). Selon une étude menée par SHARP et THOMPSON auprès de 723 élèves de l'enseignement secondaire, 20% d'entre eux déclarent s'absenter afin d'éviter leurs agresseurs. Les élèves que nous avons rencontrés confirment et expliquent leur peur d'aller à l'école :
" Les autres se moquaient de moi, je ne voulais pas aller à l'école le matin " Johanne, 14 ans.
" Je n'avais plus envie de retourner à l'école " Amy, 15 ans.
" Ils avaient fait courir des bruits à mon sujet. Je ne voulais plus venir à l'école " Steven, 13 ans.
" Le bullying, ça peut te faire déprimer. Tu n'as pas envie de venir à l'école certains jours " Heather, 14 ans.
Les stress post-traumatiques se poursuivant à long terme, les victimes subissent des changements de la personnalité et mettent en place des conduites d'évitement ou de peur (HIRIGOYEN, 2001). En France, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les moins de 25 ans. Chaque année, 800 adolescents se donnent la mort et 40 000 tentent de le faire (POMMEREAU, 2001). Fin novembre 2001, en Angleterre, Elaine SWIFT, 15 ans, est morte d'une overdose car elle était victime de bullying. Elle était régulièrement tourmentée verbalement et physiquement. Une semaine auparavant, Morgan MUSSON, 13 ans, se suicidait car continuellement prise à partie et raillée en raison de sa très grande taille.
Les victimes éprouvent un sentiment de dégradation, d'humiliation et de honte souvent associé à la peur et la colère. Une érosion lente mais sûre de l'estime de soi et de la personnalité les empêche de se défendre. Incapacité qui vient alimenter leur auto-dévalorisation et leur honte d'être victime, d'autant plus que leur souffrance n'est pas prise en compte par l'entourage. Les troubles psychiques et la dépression prennent le relais des premiers troubles fonctionnels (stress, psychosomatie, anxiété). L'unique porte de sortie pouvant parfois sembler être le suicide :
" Ma première tentative de suicide, c'était plutôt un appel au secours...La seconde ça a été parce que je voulais vraiment, que la vie s'arrête parce que je la trouvais vraiment moche, je trouvais que la société est vraiment, elle est vraiment dure. Et puis elle est pitoyable cette société...Y a de l'injustice partout, je, je me voyais pas continuer à vivre... " Jeanne, 16 ans.
Un élève sur deux admet avoir été victime de bullying et n'en avoir parlé à personne (FITZGERALD, 1999). Ce dernier point souligne la difficulté des victimes à se défendre et à parler de leur souffrance par manque de confiance en soi, culpabilisation ou parce qu'elles sont menacées de représailles par leur agresseur. Les conséquences de ce type de victimisation sont importantes pour les victimes et leurs agresseurs. La prise en compte par la communauté scolaire et l'entourage des enfants concernés nous semble primordiale, ce type de victimisation étant encore trop souvent considéré comme un mode de socialisation chez les enfants et négligé par les adultes :
" Bé, les enseignants, bé, ils fermaient les yeux, donc ils se voilaient la face. Ils disaient " c'est un cap à passer ", " c'est la jeunesse qui veut ça ", " c'est l'adolescence ". Mais, je pense que les enseignants ne sont pas assez à l'écoute des jeunes, ils devraient faire...ils devraient un petit peu plus faire attention aux choses qui leur paraissent insignifiantes, alors qu'en fin de compte, c'est très, très important de voir quelqu'un faire un geste. De se faire racketter comme ça, euh, la personne après elle en souffre, pendant, peut-être pas toute sa vie, parce que j'ai que 23 ans. Mais, bon, j'en ai souffert un bon moment, quoi. Et si les enseignants, ils m'auraient aidée, ils seraient venus me voir, me parler, essayer de me remonter le moral, je pense que ça se serait mieux passé pour moi " Marianne, 23 ans, suicidante.
Il ne s'agit pas ici de stigmatiser les enseignants, mais bien de souligner l'importance de l'écoute, de l'empathie à l'égard des victimes qui trop souvent se sentent incomprises. Le manque de disponibilité, de connaissance et reconnaissance du problème ne peuvent qu'ajouter aux conséquences parfois lourdes d'une telle victimisation. La connaissance du problème n'est pas toujours très claire tant au niveau des praticiens que des chercheurs ou des victimes elles-mêmes comme nous avons pu le vérifier dans notre étude comparative sur la violence en milieu scolaire dans les établissements d'enseignement secondaire en France et en Angleterre (BLAYA, 2001). C'est pourquoi nous émettons quelques réserves quant à l'utilisation du concept que les usagers et professionnels de l'éducation tendent à employer pour toute forme de violence.
Aurélie
